À Conakry, l’accès à l’eau potable révèle avec acuité la difficulté de concilier impératif environnemental et protection effective des droits fondamentaux. Depuis plusieurs jours, la raréfaction de l’eau conditionnée en sachets, conjuguée à la hausse du prix des bouteilles, pèse particulièrement sur les ménages à faibles revenus.
La question n’est donc pas de contester l’objectif de réduction de la pollution plastique, mais d’interroger les conditions dans lesquelles cette transition est mise en œuvre. Une politique environnementale durable ne peut produire, par ses modalités d’application, une restriction disproportionnée de l’accès à un besoin essentiel.
Une ambition environnementale légitime, mais une transition à sécuriser
La réforme guinéenne repose sur une orientation environnementale légitime : réduire la production et l’usage des plastiques à usage unique. Le décret D/2024/0172/PRG/CNRD/SGG du 21 septembre 2024 interdit notamment la fabrication, l’importation, la détention en vue de la commercialisation et l’utilisation des emballages et objets en plastique à usage unique. Son article 13 prévoyait une période de transition de deux ans pour les unités industrielles concernées.
L’arrêté conjoint N°AC/2026/774 du 10 septembre 2026 a précisé les modalités d’application, de contrôle et de certification, notamment pour les sachets destinés au conditionnement de l’eau. À compter du 20 septembre, l’arrêt de la production d’eau en sachets a entraîné un report de la demande vers les bouteilles. Le 1er octobre, le ministère de l’Industrie et du Commerce a demandé aux opérateurs de maintenir les prix antérieurs et annoncé un renforcement de la surveillance du marché.
Ces mesures témoignent d’une volonté réglementaire réelle. Elles appellent néanmoins une évaluation de la préparation de la transition : les producteurs disposaient-ils des équipements nécessaires ? Les emballages conformes étaient-ils disponibles en quantité suffisante ? Les solutions alternatives étaient-elles financièrement accessibles aux consommateurs ? Un délai réglementaire ne constitue pas, à lui seul, une transition effective : celle-ci suppose un accompagnement technique, économique et social.
L’accès à l’eau potable comme critère de légalité et d’effectivité
L’enjeu doit être apprécié à la lumière des droits économiques et sociaux. Dans son Observation générale N°15 relative au droit à l’eau garantit par les article 11 et 12 du Pacte international relatif aux droits économiques, sociaux et culturels, adoptée en novembre 2002, le Comité des droits économiques, sociaux et culturels rappelle que l’eau destinée aux usages personnels et domestiques doit être disponible en quantité suffisante, salubre, acceptable, physiquement accessible et financièrement abordable.
Ces exigences offrent un cadre pertinent d’évaluation de la réforme. L’objectif environnemental demeure légitime, mais sa mise en œuvre doit préserver l’accessibilité réelle de l’eau, notamment pour les personnes et ménages les plus vulnérables. Une alternative juridiquement autorisée mais économiquement inaccessible ne constitue pas, en pratique, une solution pleinement effective.
Les évolutions récentes du marché illustrent cette tension. Selon les éléments rapportés dans la presse, la réduction de l’offre d’eau en sachets a provoqué une forte demande pour les bouteilles. À titre illustratif, deux paquets de douze petites bouteilles ont été achetés à 70 000 GNF, soit 35 000 GNF par paquets. Le média Africaguinee rapportait également, le 5 octobre 2026, que des bouteilles de 1,5 litre auparavant vendues à 5 000 GNF atteignaient 6 000 à 7 000 GNF dans plusieurs quartiers. Ces données ne sauraient être généralisées à l’ensemble du marché, mais elles signalent une pression économique qui mérite un suivi public rigoureux.
Pour les ménages modestes, une augmentation répétée du coût de l’eau peut réduire les ressources disponibles pour l’alimentation, le transport, l’éducation ou d’autres besoins essentiels. Lorsque cette contrainte conduit certaines familles à recourir à une eau dont la salubrité n’est pas garantie, l’enjeu environnemental se transforme également en enjeu sanitaire. La réforme doit ainsi être appréciée selon son impact différencié sur les enfants, les personnes âgées, les personnes handicapées et les ménages à faibles revenus.
Le droit au travail ne peut être absent de l’équation
La transition concerne également les moyens de subsistance. La production, le transport, la distribution et la vente d’eau en sachets constituent, pour certains acteurs, une activité principale et, pour d’autres, une source complémentaire de revenus. L’interruption brutale de cette chaîne économique peut donc produire un double effet : perte ou diminution du revenu et augmentation du coût d’accès à l’eau.
Cette dimension renvoie au droit au travail et au droit à un niveau de vie suffisant, protégés respectivement par les articles 6 et 11 du Pacte international relatif aux droits économiques, sociaux et culturels. Une politique de transition cohérente devrait, dès lors, identifier les travailleurs affectés, y compris dans le secteur informel, et prévoir des mécanismes proportionnés de reconversion, de formation et d’accompagnement économique.
Il convient enfin d’éviter un simple déplacement de la pollution. La substitution des sachets par des bouteilles jetables ne peut être considérée comme une solution durable si elle accroît fortement le volume d’autres déchets plastiques. L’évaluation environnementale doit donc porter sur l’ensemble du cycle de vie des solutions de remplacement.
Un moratoire accompagné pour rendre la transition effective
Dans ce contexte, un moratoire supplémentaire d’au moins six mois apparaît comme une option de politique publique susceptible de concilier l’objectif environnemental avec les exigences d’accès à l’eau et de protection des moyens de subsistance. Cette proposition rejoint les préoccupations exprimées dans les débats publics ainsi que la demande de l’Union pour la défense des consommateurs de Guinée en faveur d’un délai d’un an.
Un éventuel report ne devrait toutefois pas constituer une suspension indéfinie de la réforme. Il devrait être juridiquement encadré par un texte approprié, assorti d’un calendrier, d’un budget et d’objectifs vérifiables : disponibilité d’alternatives abordables, adaptation des producteurs, accompagnement des travailleurs, contrôle des prix et amélioration de la collecte des déchets.
Durant cette période, l’interdiction de jeter les sachets dans les rues, les caniveaux et les cours d’eau devrait être maintenue et effectivement appliquée. La sensibilisation doit être continue, accessible et multilingue, en mobilisant radios, télévisions, écoles, marchés et responsables de quartiers. Elle devrait porter à la fois sur les effets de la pollution, les comportements attendus et les solutions de collecte. Les producteurs et vendeurs pourraient également contribuer à la mise en place de points de retour des sachets usagés.
L’accès à des infrastructures de gestion des déchets constitue une condition de crédibilité du dispositif. Des bacs fixes, solides et accessibles devraient être installés à proximité des marchés, arrêts de transport et principaux points de vente, tout en préservant la circulation des piétons et l’accessibilité aux personnes handicapées. Chaque point de dépôt devrait être associé à un service régulier de collecte et à un financement identifiable. Sans collecte effective, l’installation de bacs risque simplement de déplacer les dépôts sauvages.
Le renforcement des capacités opérationnelles de la « brigade verte » devrait accompagner cette démarche : effectifs, mobilité, équipements et formation. Ses interventions devraient privilégier la prévention et la sensibilisation, puis le constat des infractions dans les limites de ses compétences légales, en coordination avec les services habilités. Les contrôles doivent être proportionnés, traçables et respectueux des droits des personnes, avec des voies de recours clairement identifiables. L’application de la réglementation ne peut être dissociée de l’accès effectif aux solutions attendues des citoyens.
Sécuriser l’eau, soutenir les ménages et organiser la reconversion
Parallèlement, les services publics, les communes et la Société des eaux de Guinée devraient organiser, dans les quartiers les plus affectés, des dispositifs de distribution d’eau contrôlée, avec une attention particulière aux écoles, aux centres de santé et aux ménages les plus vulnérables. L’affichage des prix, le contrôle des factures et le traitement des signalements transmis par le numéro vert 142 devraient compléter cette réponse. La qualité sanitaire de l’eau distribuée doit faire l’objet de vérifications régulières.
Le moratoire devrait également permettre de recenser les travailleurs concernés et de soutenir leur reconversion au moyen d’aides ciblées, de formations courtes et de mécanismes de financement adaptés. Les bonbonnes consignées à coût accessible, les points de remplissage contrôlés et les systèmes de collecte des contenants constituent des pistes à évaluer. Les producteurs doivent, pour leur part, être accompagnés vers des emballages conformes et économiquement viables.
À plus long terme, la réponse structurelle demeure l’amélioration du réseau d’eau potable et le développement de bornes-fontaines fonctionnelles et entretenues. Tant que l’offre publique reste insuffisante, toute restriction d’une forme accessible de distribution doit être accompagnée de solutions alternatives crédibles.
Pour une transition environnementale fondée sur les droits
La question n’oppose donc pas environnement et droits de l’homme. Elle impose au contraire de les penser ensemble. Une politique publique est durable lorsqu’elle réduit effectivement la pollution tout en garantissant l’accès aux besoins essentiels, en protégeant les populations vulnérables et en anticipant les effets économiques de la réforme.
Le succès de l’interdiction des sachets plastiques ne se mesurera pas uniquement au volume de plastique retiré du marché. Il se mesurera également à la capacité des pouvoirs publics à garantir une eau potable abordable, à préserver les moyens de subsistance des travailleurs affectés et à mettre en place un système crédible de gestion des déchets. Un délai supplémentaire n’aurait de sens que s’il prépare cette transition effective.
Protéger l’environnement, garantir le droit à l’eau, préserver la santé et sécuriser les moyens de subsistance ne sont pas des objectifs concurrents. Ils constituent les différentes dimensions d’une même exigence de politique publique : faire de la transition écologique une transition socialement juste, juridiquement cohérente et effectivement soutenable.
