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Tribune de Alpha Camara sur la sortie de Aly Touré de la CRIEF

Tribune: quand un lapsus judiciaire devient un test de crédibilité institutionnelle (Alpha CAMARA)

Dans l’univers de la communication institutionnelle, chaque mot compte. Plus encore lorsqu’il émane d’une autorité judiciaire.

Car la parole de la justice n’est pas une parole ordinaire : elle engage non seulement une institution, mais aussi la confiance que les citoyens placent dans l’État de droit.

L’épisode récent impliquant le procureur spécial près la Cour de répression des infractions économiques et financières (CRIEF), Aly Touré, autour des frais médicaux de l’ancien Premier ministre Dr Kassory Fofana, illustre parfaitement cette réalité.

En évoquant initialement un montant de 15 milliards de francs guinéens pour les soins médicaux de l’accusé avant de rectifier ce chiffre pour préciser qu’ils se situeraient plutôt entre 3 et 4 milliards GNF sur quatre années, le procureur a été contraint d’opérer une correction publique. Un lapsus, selon ses propres termes.

Mais derrière ce simple glissement verbal se cache un cas d’école en communication institutionnelle et en gestion de la parole publique.

La fragilité de la parole judiciaire

Dans toute institution régalienne, la crédibilité repose sur trois piliers : la précision, la cohérence et la constance du discours.

Lorsqu’un représentant de la justice communique, il ne parle pas uniquement en son nom. Il parle au nom de l’institution qu’il incarne. C’est ce que le philosophe Aristote désignait déjà dans sa Rhétorique comme l’ethos, c’est-à-dire la crédibilité de l’orateur.

Or, dans le cas présent, la confusion entre deux chiffres distincts – le montant des frais médicaux et celui du préjudice reproché dans le dossier judiciaire – a momentanément fragilisé cet ethos institutionnel.

En communication publique, un chiffre erroné possède un pouvoir particulier : il frappe l’imaginaire collectif. L’idée qu’un accusé puisse bénéficier de 15 milliards de francs guinéens de soins médicaux a immédiatement suscité l’incompréhension, voire l’indignation.

L’information erronée a donc produit un effet immédiat sur l’opinion publique.

Le lapsus comme moment de crise communicationnelle

Les théoriciens de la communication de crise, comme Timothy Coombs ou Thierry Libaert, expliquent que lorsqu’une erreur publique survient, les institutions disposent de plusieurs stratégies possibles : nier, minimiser, corriger ou s’excuser.

Dans ce cas précis, le procureur a opté pour la stratégie de correction.

Il reconnaît l’erreur, la qualifie de lapsus et apporte une clarification :

les 15 milliards correspondent au montant des faits reprochés, tandis que les frais médicaux se situent autour de 3 à 4 milliards GNF sur quatre années de prise en charge.

Cette stratégie est généralement considérée comme la plus efficace à long terme. Car nier l’erreur ou l’ignorer aurait probablement alimenté davantage la polémique.

La rapidité de la correction constitue également un élément important. En communication de crise, la temporalité est décisive : plus l’erreur est rectifiée tôt, moins elle a le temps de s’ancrer dans l’opinion.

Une correction qui révèle aussi les limites du discours institutionnel

Cependant, la manière dont la correction a été formulée mérite également attention.

Le procureur explique que l’erreur est « quelque chose qui s’est glissé dans sa communication ». Cette formulation n’est pas anodine. Elle permet de reconnaître l’erreur tout en en atténuant la responsabilité personnelle.

C’est une stratégie classique en communication institutionnelle : corriger sans fragiliser excessivement l’autorité de la parole publique.

Car une institution judiciaire doit trouver un équilibre délicat. Elle doit être suffisamment transparente pour corriger ses erreurs, mais suffisamment solide pour préserver la crédibilité de sa parole.

Le risque de la viralité à l’ère médiatique

Cet épisode illustre également une réalité contemporaine : la parole institutionnelle évolue désormais dans un environnement médiatique extrêmement rapide.

À l’ère des réseaux sociaux et de l’information en continu, une déclaration peut être reprise, commentée et amplifiée en quelques minutes.

Un lapsus qui, autrefois, serait resté anecdotique peut aujourd’hui devenir un sujet de débat national.

C’est ce que les spécialistes de la communication appellent l’effet de cadrage : une information, même erronée, peut structurer la perception publique d’un événement avant même que la correction n’intervienne.

Dans le cas présent, la confusion entre les deux montants a brièvement créé un récit problématique : celui d’une justice qui aurait autorisé des dépenses médicales extravagantes pour un accusé.

La correction est donc intervenue pour reconfigurer ce cadrage médiatique.

Une leçon pour la communication judiciaire

Au-delà du cas particulier du dossier Kassory Fofana, cet épisode offre une leçon plus large pour la communication judiciaire en Guinée.

Dans les affaires sensibles impliquant des personnalités publiques, chaque déclaration devient un acte stratégique. Les mots doivent être pesés avec précision, car ils peuvent avoir des conséquences juridiques, politiques et symboliques.

La justice ne se rend pas seulement dans les tribunaux. Elle se joue aussi dans l’espace public, à travers la perception que les citoyens ont de son impartialité et de sa rigueur.

Et dans cet espace, la crédibilité se construit parfois sur des détails aussi simples qu’un chiffre bien prononcé.

Le lapsus du procureur Ali Touré aura donc eu au moins un mérite : rappeler que dans la communication judiciaire, la précision n’est pas un luxe.

C’est une exigence.

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