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Tribune : « Insertion des jeunes » : le mot qui trahit nos politiques ( Cellou Kansala Diallo)

J’ai assisté ce vendredi, 11 septembre 2026 à la cérémonie d’ouverture du 5e Forum Communal des Jeunes de Ratoma (FOCORA) sous le thème : Je-Paix-sécurité-emploi et insertion.

Une expression de ce thème a suscité en moi une profonde pensée et une réflexion poussée. Il s’agit de l’expression : insertion des jeunes

Cette expression qui, à force d’être répétée dans les discours officiels, les projets de développement et les rapports institutionnels, finie par sembler neutre, presque évident.

En Afrique, et particulièrement en Guinée, elle s’est imposée comme le vocabulaire naturel de toute politique de jeunesse : programmes d’insertion socioprofessionnelle, fonds d’insertion des diplômés, dispositifs d’insertion des jeunes déscolarisés.

Le mot insertion est devenu un réflexe administratif, presque un totem. Il est partout, répété par les bailleurs, les ministères, les ONG, sans que personne ne s’arrête vraiment sur ce qu’il présuppose. Or, à y regarder de près, cette expression pose un problème de fond : elle traite la jeunesse comme un corps étranger qu’il faudrait faire entrer dans un espace social dont elle serait, par nature, exclue.

L’Agence guinéenne pour la promotion de l’emploi (devenue AGUIPE-E) existe depuis 1989. Cela fait plus de trente-cinq ans que l’État guinéen se dote de structures dédiées à l’« insertion professionnelle » des jeunes. Trente-cinq ans de formations, de sessions d’orientation, de programmes d’accompagnement. Et pourtant, le chômage et le sous-emploi des jeunes restent, aujourd’hui encore, présentés comme un défi majeur du pays. Si l’insertion était la bonne grille de lecture, comment expliquer qu’un dispositif vieux de trois décennies et demie n’ait jamais réglé ce qu’il était censé régler ? Pour nous, la question n’est pas rhétorique, elle pointe vers un vice de conception. Parce qu’on ne peut pas corriger un problème structurel avec un vocabulaire qui le réduit à une question d’ajustement individuel.

Prenons un exemple récent et révélateur cas : en mars 2025, l’AGUIPE lançait le Programme d’Accompagnement à l’Insertion Professionnelle des Talents Juniors, cent cinquante jeunes sélectionnés, formés, préparés à « réussir leur entrée » sur le marché du travail.

Cent cinquante, dans un pays, où les jeunes de moins de 25 ans représentent la majorité de la population, ce chiffre dit, à lui seul, toute la limite du paradigme. On traite un problème de masse avec des dispositifs de niche, pensés comme des filtres, des passages étroits par lesquels on fait entrer, un par un, quelques élus dans un système qui, structurellement, n’a pas la capacité de les absorber. On ne bâtit pas une politique de jeunesse à l’échelle d’un pays avec la logique d’un concours d’entrée.

Il y a quelques années, un responsable de l’AGUIPE affirmait en public que la première étape de l’insertion, c’est la formation. La formule est révélatrice, car elle place systématiquement le déficit du côté du jeune: insuffisamment formé, insuffisamment préparé, insuffisamment « employable », et jamais du côté du tissu économique incapable de créer des emplois en nombre suffisant. Ce glissement n’est pas anodin, il dépolitise un problème économique et démographique majeur en le transformant en une série de trajectoires individuelles à corriger, dossier par dossier, jeune par jeune.

Le même mécanisme est à l’œuvre dans le récent programme accéléré pour l’emploi annoncé par les autorités : vingt mille emplois présentés comme un geste présidentiel en faveur de la jeunesse, largement adossé aux besoins de main-d’œuvre liés au méga-projet minier de Simandou. Que des emplois se créent est une bonne chose. Mais qu’on célèbre comme politique de jeunesse ce qui n’est, en réalité, qu’un sous-produit des besoins en recrutement d’un projet minier révèle bien où se situe, dans les faits, la hiérarchie des priorités : l’emploi des jeunes n’est pas pensé comme un objectif structurant en soi, mais comme une conséquence heureuse d’une dynamique économique décidée ailleurs, pour d’autres raisons. Les jeunes ne sont pas au centre du projet ; ils sont insérés dans ses marges, quand la conjoncture le permet.

Ce vocabulaire de l’insertion a un coût direct sur la conception même des politiques. Il pousse à mesurer le succès au nombre de jeunes « accompagnés », « formés », « orientés » qui sont justes des chiffres de sortie de programme plutôt qu’à la transformation réelle des conditions structurelles que sont : l’accès au foncier et au crédit pour entreprendre, réforme du système éducatif et de la formation professionnelle en amont, participation effective des organisations de jeunesse à la définition des priorités nationales, présence des jeunes dans les instances de décision locale et non seulement dans les dispositifs d’exécution. Combien de programmes de jeunesse en Guinée ont-ils été coconstruits avec les organisations et coalitions de jeunes eux-mêmes, plutôt que conçus pour eux dans les bureaux d’une agence ou d’un ministère ? Le vocabulaire de l’insertion rend cette question presque impensable : on n’imagine pas consulter la pièce que l’on s’apprête à insérer dans le mécanisme.

Il ne s’agit pas ici d’un débat de linguistes. Remplacer « insertion » par participation, engagement, coresponsabilité ou investissement dans la jeunesse, c’est déplacer la question centrale, ce n’est plus « comment faire entrer les jeunes dans un système qui existe déjà », mais « comment transformer ce système pour qu’il soit à la hauteur d’une jeunesse qui, de fait, le porte déjà à bout de bras », dans l’économie informelle, dans l’entrepreneuriat de débrouille, dans l’engagement associatif et citoyen, souvent sans aucun dispositif d’« accompagnement ».

Trente-cinq ans d’insertion n’ont pas suffi. Il est temps d’admettre que le problème n’est peut-être pas seulement dans les moyens alloués aux programmes, mais dans la manière même dont on a posé la question depuis le départ.

Parler d’« insertion des jeunes », c’est, sans toujours le vouloir, reconduire une vision où la jeunesse est un déficit à combler plutôt qu’une ressource à mobiliser, un problème à gérer plutôt qu’un partenaire à associer.

En Guinée comme ailleurs sur le continent, il est temps que le vocabulaire des politiques de jeunesse cesse de traiter les jeunes comme des pièces rapportées à un système qui leur préexisterait, et commence à les reconnaître pour ce qu’ils sont déjà : les acteurs premiers, et souvent les plus nombreux, de la société qu’ils construisent chaque jour. Changer de mot, ici, c’est commencer à changer de politique.

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